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Recension de l'ouvrage
Alain TARRIUS, "La mondialisation
par le bas : Les nouveaux nomades de l'économie souterraine",
Paris, Ed. Balland, 168 p. (préface de Michel WIEVIORKA)
Recension de Dominik KOHLHAGEN, parue dans les Cahiers
d'Anthropologie du droit, 2005, pp. 366-368.
Le défi lancé à la souveraineté
des Etats par l'internationalisation des échanges est
généralement abordé dans une perspective
qui privilégie un certain type d'acteurs: ceux qui
sont sus-ceptibles de se superposer aux institutions nationales
ou de concurrencer directement leurs prérogatives.
La mondialisation est ainsi pensée "en grand",
comme un phénomène qui - à l'image de
l'Etat - s'impose "par le haut" pour conduire à
une homogénéisation des rapports sociaux. Et
pourtant, cette mondialisation-là, celle des multinationales
et des ONG, n'est qu'une partie du phénomène.
Hors des bureaux feutrés, il existe d'autres acteurs
du transnationalisme qui investissent les domaines réservés
des Etats et réinventent des formes de gouvernance:
les migrants, et tout particulièrement ceux du "Sud",
ceux qui, en dépit des politiques migratoires étatiques,
continuent à traverser les continents et à participer
ainsi corps et âme à la mondialisation.
Plus hétéroclite, plus difficile
à cerner sans doute, leur univers social est bien souvent
encore abordé à travers le prisme de l'Etat
ou, au mieux, à partir de topos géographiquement
définis. Les migrants sont perçus comme émigrés/immigrés
d'un pays, clandestins dans l'un peut-être, tributaires
de certaines obligations dans l'autre
Leurs logiques
d'action sont ramenées à des échelles
géographiques préalablement circonscrites et
le caractère novateur, déterritorialisé,
de bon nombre de leurs rapports sociaux passe simplement inaperçu.
Alain Tarrius, dans son ouvrage, adopte une
perspective différente. Ne focalisant ni les régions
et cultures de départ ni les pays d'arrivée,
il s'intéresse avant tout aux interactions de migrants
entre eux. En identifiant un vaste circuit d'échanges
qui s'est établi autour de la contrebande entre l'Europe
et l'Afrique du Nord, il démontre l'existence de tout
un ensemble cohérent de mécanismes de régulation
et de contrôle social.
Les enquêtes - effectuées sur 15
ans - ont été menées en Espagne, en Italie
et dans plusieurs villes françaises, à Montpellier,
Perpignan et, tout particulièrement, dans le quartier
marseillais de Belsunce qui constitue le centre névralgique
des activités marchandes. Les réseaux que dépeint
Tarrius remontent jusqu'à Bruxelles ou l'Allemagne
et s'alimentent du commerce de produits divers : tapis, vêtements,
électronique, pièces détachées
pour automobiles
Ceux qui les animent, Marocains, Algériens,
Turcs et bien d'autres, s'accordent pour rejeter systémati-quement
les trafics illicites: drogues, contrefaçon, recel.
Ce qui est illégal dans ce commerce, c'est qu'il contourne
l'Etat et ses frontières - en évitant la douane,
en employant parfois de faux visas ou en instrumentalisant
le droit des étrangers et de la nationalité.
Il n'y a aucun contrat écrit, tout repose sur la parole
donnée. Il n'y a pas de police, ni d'administration
centrale, mais un codex moral que chacun se doit de respecter.
"Le lien social, dans ces formations mobiles, véhicule
en outre des valeurs autres que marchandes: la globalité
même des échanges entre individus concrets exige
ici la circulation d'une éthique sociale, voire celle
du sacré" (p.22).
L'auteur identifie des garants de ce "bel
ordre": des personnes qu'il dénomme "notaires
informels", "connus et craints de tous mais qu'on
a bien rarement l'occasion de rencontrer", établis
à Marseille et dans plusieurs villes espagnoles et
françaises et réputés être des
"hommes d'honneur et de parole" (pp. 46-47). En
raison de leurs connaissances étendues au sein du réseau,
ils ont le pouvoir d'écarter un commerçant en
le mettant en discrédit, mais aussi de donner conseil
et de faciliter des transactions. Ils disposent généralement
de bonnes relations avec des autorités de leurs pays
d'origine et sont en mesure de leur demander des services
rémunérés. Les groupes dont sont issues
ces personnes changent avec la notoriété qui
leur est accordée: Algériens liés au
FLN jusqu'en 1989, puis proches du FIS, ensuite Sénégalais
tombés suite à leur implication dans le trafic
de stupéfiants, aujourd'hui majoritairement Marocains.
Le caractère pluri-ethnique du réseau se retrouve,
par ailleurs, à tous les niveaux.
Si, du point de vue de l'anthropologie juridique,
on peut regretter que Tarrius s'arrête souvent là
où l'on aurait souhaité lire une analyse plus
approfondie - sur la notion d'éthique ou la dimension
du sacré, les modalités de résolution
des conflits ou la nature de la pression sociale par exemple
- cet ouvrage ouvre pourtant des pistes de réflexion
passionnantes. Car ce n'est pas l'ethnographie d'un simple
corps professionnel de commerçants ni d'un regroupement
spontané qu'il propose. C'est véritablement
le tableau d'une forme de mondialisation autre: celle de ceux
que les Etats définissent comme rejetés et exclus,
mais qui, de fait, élaborent déjà leurs
propres moyens de perpétuation sociale, en recréant
des inscriptions identitaires et en défiant les frontières
et modes de régulation des Etats.
L'ouvrage s'inscrit dans un ensemble de recherches,
menées notamment à l'Université de Toulouse,
au MIGRINTER de Poitiers et dans des centres anglosaxons,
qui constatent - en différents lieux et dans des contextes
très variés - l'émergence de telles "communautés
transnationales". Ces travaux permettent de revisiter
une perception souvent quelque peu simpliste du concept de
"société civile" qui devrait, pour
le moins, être conjugué au pluriel. Surtout,
ces travaux font comprendre que la "gouvernance"
globalisée n'appartient pas qu'au supra-national, mais
que l'individu y trouve toujours sa place.
Dans son "épilogue", Alain
Tarrius écrit (pp. 156-157):
"Ces hommes qui circulent en tous sens,
et qui innovent là où les Etats, eux, ne font
guère preuve d'imagination, nous montrent que la mondialisation
peut aussi conduire à diversifier les conduites sociales.
L'étranger - et pas seulement l'"ethnique"
- retrouve aujourd'hui le rôle d'acteur et de témoin
qu'il a toujours joué aux grandes époques de
changement historique. Il anticipe sur notre existence de
demain dans la mesure où, ne trouvant plus sa place
dans des dispositifs d'accueil obsolètes, le voilà
contraint de bricoler, et peut-être de frayer les chemins
d'un nouvel avenir collectif."
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