LA VOIX DU FEU S'ENTEND,
ENTENDS LA VOIX DE L'EAU.
ÉCOUTE DANS LE VENT
LE BUISSON EN SANGLOTS:
BIRAGO DIOP
Leurres et lueurs
Présence africaine
JE TIENS À REMERCIER L'ENSEMBLE DES
PROFESSEURS DU DEA D'ETUDES AFRICAINES, EN PARTICULIER:
M. LE RECTEUR MICHEL ALLIOT, POUR NOUS OUVRIR
L'ESPRIT À UNE AUTRE DIMENSION DE L'AFRIQUE ET DE L'OCCIDENT
M. ETIENNE LE ROY, DIRECTEUR DE NOTRE DEA, POUR
NOUS INTRODUIRE À L'ANTHROPOLOGIE JURIDIQUE EN NOUS FAISANT PARTICIPER
DE SA PASSION POUR LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE
| Introduction | 1 | |
|
||
| Chapitre I | Le Mexique du début du XIXème siècle | 6 |
| Chapitre II | L'héritage du jusnaturalisme rationaliste | 16 |
| Chapitre III | Le discours conventionnellement cohérent | 24 |
|
||
| Chapitre IV | La réalité plurielle | 40 |
| Chapitre V | Entre modernité et postmodernité juridiques | 62 |
| Chapitre VI | Le nouveau discours étatique | 78 |
| Conclusion | 105 | |
La première question qui peut nous venir à l'esprit, c'est
de savoir ce que vient faire un mémoire sur le Mexique, dans le cadre
d'un diplôme d'Etudes africaines.
Bien qu'il s'agisse de différentes zones géographiques, il
y a, entre l'Afrique et l'Amérique Latine, beaucoup plus de points
communs qu'on ne s'imagine, faute d'information ou d'intérêt.
La colonisation européenne, l'acculturation juridique et la course
vers les modèles occidentaux, sont aujourd'hui des situations communes
qui expliquent l'intérêt d'un sujet sur: La logique de
l'État mexicain et la place du droit traditionnel des peuples
autochtones, et son inscription dans la problématique du Laboratoire
d'Anthropologie Juridique de Paris I.
Plus qu'une réflexion sur le Mexique, ce travail est une réflexion
sur l'un des aspects du phénomène du pluralisme juridique.
Nous vivons aujourd'hui la fin des mythes juridiques modernes.
Face à la valorisation de l'individu et de la loi utilisée
contre les pluralismes statutaires et coutumiers, surgissent des peuples-nations
avec leurs affirmations identitaires et leur influence croissante dans la
vie sociale et juridique des États.
Plus particulièrement, les peuples " indigènes "
qui ont été conquis, colonisés et opprimés des
siècles durant, et qui, en dépit de cela, ont maintenu en vie
leur identité ethnique et culturelle, réaffirment avec vigueur
leur droit à être respectés et à trouver leur
juste place à l'intérieur du cadre étatique.
Il semble que l'enjeu n'est plus de choisir entre la construction d'une
société multiculturelle et l'édification d'une
société culturellement homogène, chaque société
se trouve plutôt face au défi d'élaborer un multiculturalisme
adapté à son histoire et à sa population afin de concilier
la diversité culturelle et identitaire d'une part, et la cohésion
sociale et politique de l'autre.
La présence autochtone au Mexique est multiforme; cette diversité
se manifeste, certes, chez les peuples autochtones même, mais aussi
dans divers aspects de la population majoritaire.
Le Mexique comprend une grande diversité de peuples, communautés
et secteurs sociaux qui constituent une partie importante de sa population.
Ce qui distingue les peuples autochtones du reste de la population, c'est
le fait d'être des entités porteuses d'une vision particulière
du monde et d'une organisation de leur vie qui a comme base une civilisation
ancestrale.
Les manifestations de cette civilisation sont multidimensionnelles: elles
couvrent un éventail qui va des aspects culturels conservés
par un certain nombre de peuples autochtones, à une grande quantité
de traits visibles ou apparemment invisibles de la population.
Le modèle occidental de société est apparu avec la
conquête espagnole, et l'adhésion à ce modèle
par l'élite au pouvoir s'est affirmée avec
l'indépendance.
L'adoption du modèle occidental a crée à l'intérieur
de la société mexicaine un secteur minoritaire, organisé
selon des normes qui ne sont pas partagées par le reste de la
population.
On ne peut pas continuer à ignorer et à nier la réalité
et le potentiel que représente pour le pays, la présence des
peuples autochtones comme éléments fondamentaux de la nation.
Ce qu'il nous faut, c'est de trouver le chemin pour que ce potentiel fleurisse
car, sans cet élément, il serait illusoire de construire un
véritable projet de " nation ".
Depuis près d'une dizaine d'années, le scénario politique au Mexique est envahi par ce débat.
Le problème auquel nous voulons donner quelques pistes de réflexion
se pose dans les termes suivants: En 1991, une réforme constitutionnelle
introduit dans la sphère juridique le caractère pluriculturel
de la nation mexicaine; elle semblait être le premier pas vers une
transformation des rapports entre l'État mexicain et les peuples
autochtones. Cependant, bien qu'il s'agisse d'un débat houleux sur
la scène politique, et prioritaire depuis le soulèvement autochtone
armé en janvier 1994 au Chiapas, on assiste a un gel inexplicable
du processus juridique de la reconnaissance des droits, en particulier politiques
et juridiques, des peuples autochtones.
Le présent travail, tente d'analyser le phénomène du
pluralisme juridique au Mexique en se servant du discours institutionnel;
les idées qui y sont traitées aident à la
compréhension de l'action gouvernementale, plus spécifiquement
juridique, en matière des droits traditionnels des peuples
autochtones.
Le sujet est abordé en deux parties: la première, la construction
de la logique institutionnelle de l'État mexicain, a comme point de
départ, l'ouverture du Mexique à une vie indépendante,
traité dans le premier chapitre. Le milieu dans lequel se produit
la guerre d'indépendance favorise la compréhension de la naissance
de l'État mexicain.
L'héritage occidental du modèle étatique et juridique,
retiendra ensuite notre attention dans le deuxième chapitre. La
codification et les principes juridiques qui en découlent, faciliteront
l'explication, au troisième chapitre, de l'adoption du projet de nation,
et des actions mises en uvre (principalement juridiques) pour atteindre
l'objectif.
La deuxième partie est abordée sous l'angle d'une interrogation:
La logique étatique en évolution
La mise en uvre du projet de nation se voit confrontée à
une série de réalités qui n'étaient pas prévues
et par conséquent, n'ont pas pu être contrôlées;
c'est ce que le quatrième chapitre aborde. Non seulement les peuples
autochtones ont existé et existent toujours, mais il font entendre
leur voix avec plus de fermeté.
En plus de cela, on assiste à la mise en cause des principes juridiques
qui nous viennent de la modernité; question traitée dans le
cinquième chapitre. Les certitudes juridiques d'antan sont
dépassées et les sables mouvants de la transition juridique
ne fournissent pas souvent les éléments de réponse
institutionnelle aux nouvelles situations.
C'est ainsi qu'on aboutit au sixième chapitre, où l'analyse
du discours juridique nous fournit quelques éléments pour aborder
l'interrogation posée.
L'anthropologie juridique reprend les leçons des sociétés
traditionnelles, et très particulièrement leur vision des
phénomènes juridiques, tout en réfléchissant
sur les systèmes juridiques modernes; elle porte sur l'analyse des
discours (oraux ou écrits), des pratiques et des représentations
que manifestent les processus de juridicisation propre à chaque
société, et s'attache à découvrir les logiques
qui les commandent.
C'est dans ce sens que le présent travail, prétend adopter
la démarche d'anthropologie juridique, pour tenter de dévoiler
la logique juridique de l'État mexicain, face aux systèmes
juridiques traditionnels des peuples autochtones.
Au XVIIIème siècle, la Nouvelle Espagne a voulu
imiter les entreprises de conquête des espagnols. En 1721, les autochtones
de la région de Nayarit et de la province du Texas ont été
soumis. Peu après, le Nouveau Santander, actuel État de Tamaulipas
a été conquis. Les conquêtes ont doublement agrandi le
territoire de la Nouvelle Espagne, qui s'étendait sur 4 millions
de kilomètres carrés: le plus grand Royaume de l'Amérique
hispanique et le deuxième des Amériques, après le
Brésil.
La population est passée de 2 millions à 6 millions d'habitants;
plus que l'expansion territoriale de la colonie; l'affluence des espagnols
explique en partie cette abondance démographique.
En 1800, il y avait en Nouvelle Espagne 1 million de criollos, qui
étaient les fils de péninsulaires nés en Amérique.
Les criollos représentaient 16% de la population totale ;
60% étaient des autochtones et à peu près 20% étaient
des métis.
La Nouvelle Espagne devenait prospère: la production minière,
le développement de l'industrie textile, l'agriculture et le commerce
extérieur ont fait de ce territoire une des régions les plus
riches des Amériques.
L'expansion territoriale, la prospérité économique et
les changements politiques et administratifs, ont favorisé une
minorité de la population, principalement les Espagnols et leurs
descendants.
Avec la dynastie des Borbons, les courants idéologiques de l'Illustration
s'introduirent dans les royaumes espagnols et d'importants changements juridiques
s'observèrent au XVIIIème siècle en Nouvelle
Espagne. Charles III développa un programme détaillé
de centralisation et de consolidation du pouvoir absolu pour l'Empire.
Les réformes des Borbons ont été très mal
vécues dans tous les domaines: elles ont renforcé le régime
colonial et ceci affecta profondément les intérêts des
criollos de la Nouvelle Espagne; un exemple est la centralisation
qui attribua aux péninsulaires tous les offices d'une certaine importance,
au détriment des criollos.
Le Roi a suspendu la vente d'offices qui favorisait depuis deux siècles
et demi les criollos; ceci entraîna une baisse de revenus pour
la couronne qui commit par conséquent un autre affront: l'augmentation
des impôts des criollos et des " indiens ". La faute
de paiement et même les retards, entraînaient la saisie et la
vente des biens des débiteurs. Les prisons étaient pleines
de retardataires et les indiens, eux, recevaient même des coups de
fouet comme châtiment.
De plus, les restrictions imposées par la métropole sur la
production agricole, le contrôle de l'industrie manufacturière
et les prix des produits espagnols qui les rendaient inaccessibles à
la majorité de la population, développèrent un grand
malaise qui fit prendre conscience aux criollos de leur situation
marginale.
Les esprits ont été influencés par l'indépendance
des colonies britanniques qui se sont rebellées contre les impôts
exigés par la métropole, par la construction des Etats-Unis
et par la Révolution française et les principes de Liberté,
Égalité et Propriété individuelle. L'occupation
napoléonienne et la chute de Ferdinand VII, ont fracturé le
lien entre les royaumes américains et le Roi. En plus de cela, quand
l'importation de produits manufacturiers espagnols au Mexique a été
suspendue, l'industrie locale a pu substituer les produits importés.
Ainsi, l'indépendance ne paraissait plus un idéal lointain,
mais une possibilité réelle.
Le mépris des élites européennes au pouvoir, qui voyaient
tout en Amérique comme secondaire ou inférieur, a
développé chez les criollos un sentiment qui les amena
à s'approprier le passé indigène: La Nouvelle Espagne
devenait, petit à petit, la patrie des criollos.
Avant l'indépendance, la pensée du siècle des Lumières
et quelques postulats du rationalisme juridique avait pénétré
en Nouvelle Espagne; un petit secteur de la population se trouvait
identifié avec le contexte idéologique de la Révolution
française.
La presse était un des moyens de diffusion des valeurs européennes
de l'Illustration, beaucoup plus que la lecture directe des textes.
Le mécontentement des criollos s'est cristallisé comme
un projet national grâce à des facteurs internes et externes,
principalement la défaite espagnole face aux français, et la
chute de Ferdinand VII. Les liens entre les royaumes américains et
le Roi espagnol pouvaient maintenant être considérés
comme rompus.
Ce furent les métis et surtout les criollos du bas clergé
qui ont commencé la rébellion et maintenu en vie la flamme
de l'indépendance.
En 1820, la plupart des groupes sociaux existants avaient chacun des raisons
pour souhaiter et promouvoir l'indépendance; leurs différences
résidaient sur la manière de l'atteindre; même une partie
de l'armée royale se lia aux insurgés. L'union a été
pactée en septembre 1821 et la résistance des groupes restreints
loyaux à la couronne a été vaincue.
La couronne espagnole, face au " besoin " de pourvoir d'un ordre
juridique les royaumes américains, a fait transférer le droit
castillan et, en même temps, permis la survivance de traditions juridiques
autochtones, afin que la forme de vie quotidienne de la population ne soit
pas altérée.
L'Empereur Charles V a même ordonné l'application du droit
autochtone pour le règlement des conflits entre autochtones, tant
qu'il ne fut pas contre l'ordre public espagnol, la religion catholique et
les " bonnes coutumes " occidentales.
Durant les trois siècles de vie coloniale, quatre systèmes
juridiques différents ont coexisté en Nouvelle Espagne; ils
étaient tous en vigueur et s'appliquaient selon un ordre de
prélation et de manière supplétoire, pour combler les
lacunes de chacun d'eux.
Le droit indigène s'appliquait tant qu'il ne contrariait pas
les principes de la religion catholique et n'était pas contre l'ordre
public castillan et les " bonnes coutumes ". Le " juge des
indiens " appliquait le droit de la communauté indigène
en question; il devait être juriste et connaître à la
perfection la langue et les coutumes de l'endroit où il était
nommé. Il y avait autant de droits qu'il y avait de peuples
autochtones. Si la complexité du problème à traiter
dépassait les possibilités du droit autochtone, pour le
résoudre, on faisait appel à un autre système juridique,
de façon supplétoire.
Le droit " indiano criollo " était dicté par
les autorités espagnoles résidant en Amérique; c'était
un droit inspiré du castillan, mais adapté à la
réalité indienne et souvent en contradiction avec la loi en
vigueur. Ces normes ont fait l'objet de diverses compilations pour essayer
de réduire les contradictions et les obsolescences.
Le droit indiano était le résultat des dispositions
dictées par les autorités espagnoles pour leur application
en Amérique. Il s'agissait de dispositions provenant du Roi, du Conseil
des Indes et de la Casa de Contratación de Sevilla. Face à
l'impossibilité de transposer le droit de Castille aux Indes occidentales,
par les conditions que présentaient les " nouvelles terres ",
la monarchie espagnole a été obligée de dicter de nouvelles
lois; nouvelles, car elles n'avaient aucun antécédent castillan,
mais elles dérivaient des principes juridiques de la métropole.
Enfin, le droit castillan était le droit en vigueur et
appliqué en Castille. Celui-ci s'appliquait en Nouvelle Espagne si
aucun des trois systèmes antérieurs n'apportait de solution
au conflit. Le droit espagnol a pratiquement substitué le droit
autochtone, surtout en matière successorale et en droit des
obligations.
La caractéristique de l'organisation judiciaire était l'inexistence
d'organes destinés exclusivement à cette fonction. Pour la
plupart des fonctionnaires et des organes gouvernementaux, il y avait une
confusion des fonctions exécutives, législatives et judiciaires.
Les magistrats n'étaient pas des hommes de loi; ils étaient
étrangers à la technique juridique et leur honnêteté
et " bonne conscience " étaient plus importantes que leur
savoir juridique. Plus que l'application de la loi, les juges avaient comme
objectif de veiller à l'établissement d'un ordre juste.
La couronne a établi un système de tutelle juridique sur les
autochtones. Il y eu beaucoup de débats autour de la question en Castille,
notamment le débat entre Fray Bartolomé de Las Casas et Juan
Ginés de Sepúlveda, mais le résultat a été
la reconnaissance du désavantage juridique de l'autochtone face au
péninsulaire; désavantage basé sur le pouvoir, l'argent
et la différence culturelle.
Une série de mesures protectrices furent établies, en plus
de la reconnaissance du système juridique autochtone, des tribunaux
spéciaux ont été créés et la possession
des terres communautaires a été confirmée. Cette situation
a duré jusqu'au XIXème siècle.
La Constitution politique de la Monarchie espagnole jurée à
Cadis le 19 mars 1812 et promulguée en Nouvelle Espagne le 30 septembre
1812, joue un rôle très important dans le développement
postérieur de la pensée juridique. Influencée par les
idéaux de la Révolution française, elle reprend le principe
de souveraineté populaire (article 3), de faculté
confiée aux députés qui exerçaient la
représentation nationale de dicter les lois
(articles 27 et 131) et de l'unification du droit (codes
applicables à tout le territoire de la monarchie -
article 258)
Cette nouvelle tendance juridique s'éloignait complètement
du régime colonial antérieur à la Constitution de
Cadiz.
B. LA NAISSANCE DE L'ÉTAT
Le 28 septembre 1821, le Mexique accède formellement à la vie
indépendante:
" La nation mexicaine qui, pendant 300 ans, n'a eu ni
volonté propre, ni libre utilisation de la parole sort aujourd'hui
de l'oppression dans laquelle elle vivait [...] restituée chaque partie
du septentrion à l'exercice de tous les droits accordés par
l'auteur de la nature, et reconnus comme inaliénables et sacrés
pour les nations de la terre, en liberté de se constituer comme il
convient à leur bonheur, avec des représentants qui puissent
manifester leur volonté et leurs desseins, commence à exercer
d'aussi précieux dons et déclare solennellement [...] que c'est
une nation souveraine, indépendante de l'ancienne Espagne ...
L'indépendance créait une nouvelle entité sociopolitique,
les habitants se transformaient en possesseurs et bénéficiaires
exclusifs du patrimoine et des richesses du territoire national.
La tentative la plus achevée pour construire une théorie
sociologique de l'État repose sur une définition de l'État
comme relation de domination. L'État serait une relation où
certains commandent pendant que d'autres obéissent; cette domination
prétend être légitime, c'est-à-dire, juridiquement
fondée.
L'idée de l'État comme forme d'organisation sociale signifie
d'abord que la sphère politique y fait l'objet d'une spécialisation
radicale. Au sein d'un système étatique, la conduite des affaires
de la cité est menée par une entité ou une série
d'entités différenciées et spécialisées
à cette fin.
L'État suppose d'abord que le pouvoir politique soit dévolu
à une institution abstraite, et non plus véritablement à
une personne physique. Car dans l'État strictement conçu, la
souveraineté n'appartient pas à un individu physique; elle
constitue l'apanage d'un corps abstrait idéal (la nation, la patrie
...).
En second lieu, il suppose une puissance singulière, puissance de
protection car ses frontières forment un véritable sanctuaire
dressé à la face du monde extérieur. Sur son territoire,
aucune ingérence n'est licite qui ne reposerait sur son consentement.
L'État n'a juridiquement rien à se laisser imposer de
l'étranger. Toute intervention extérieure dans l'espace de
sa souveraineté doit être tenue pour illicite.
Puissance d'action, l'État gouverne aussi son territoire et la population
qui l'habite. Il décide seul de la manière de les régir.
L'État ne s'autorise que de lui-même, il constitue sa propre
référence et les seules contraintes qui pèsent sur lui
sont celles qu'il se donne. L'État ne connaît d'autre corset
que celui qu'il s'impose en un geste d'autolimitation accompli au nom des
valeurs qu'il entend et décide respecter.
Tout cela obligeait à définir un projet national qui devait
préciser qui étaient les citoyens mexicains et quelles conditions
ils devaient réunir pour exercer leurs droits.
José Ma. Vigil, un humaniste, qui fut un des premiers à percevoir
les valeurs de la conscience " métisse " écrivait
en 1878:
" Un sentiment de haine vers le système colonial
nous a fait jeter l'anathème sur tout ce qui venait de cette époque
[...] un sentiment de mépris hérité des conquérants
envers les vaincus, nous a fait dédaigner tout ce qui concernait les
sociétés existantes dans le Nouveau monde avant l'arrivée
des Castillans.
Les indépendantistes s'inspirèrent de la pensée
européenne et de la nordaméricaine, car celles-ci leur
fournissaient les bases théoriques pour l'établissement du
nouvel État.
La représentation de l'État en occident a pour origine le mythe
du " contrat social "; l'homme étant pervers pour l'homme
en état naturel, il fallut créer un groupement artificiel.
Les hommes contractèrent en tant qu'individus et non pas en tant que
peuples. Ils aliénèrent tous les mêmes prérogatives,
c'est ainsi qu'ils devinrent égaux face à l'État. Le
principe d'égalité juridique faisait que la loi étatique
devait être appliquée sans tenir compte des différences
sociales, économiques, ethniques et religieuses. L'objectif de
l'État était de donner un ordre rationnel aux relations sociales
et une sécurité à l'action des individus. En fait,
l'État prend la place de Dieu; il est extérieur à la
société, mais il la crée et la gouverne par ses lois,
ayant la faculté de sanctionner ceux qui transgressent l'ordre qu'il
impose.
L'État est un et indivisible; aucune portion de son
territoire ne peut être détachée de l'ensemble, et à
l'intérieur de ses frontières doit régner l'unité
nationale, toute manifestation de division étant antiétatique.
Cette conception étatique ne reconnaît pas l'existence de
particularismes et encore moins de systèmes juridiques qui concurrencent
le droit de l'État.
L'élite indépendantiste mexicaine pensait que l'idéal
de souveraineté, de liberté, d'égalité et de
justice devaient être les principes fondamentaux de l'organisation
politique et l'objectif le plus élevé des hommes vivant en
société. Ils ont alimenté l'espoir d'atteindre un jour
ce qui n'existait pas encore, et ont orienté les efforts vers la poursuite
d'objectifs qui devraient être atteints dans un futur lointain.
On peut observer au Mexique qui accédait à l'indépendance,
un phénomène d'" acculturation " juridique.
Henri Lévy-Bruhl définit l'acculturation juridique comme le
phénomène de transformation globale d'un système juridique
dû au contact d'un système différent. Michel Alliot,
dans son analyse sur l'acculturation juridique, distingue trois degrés.
Au premier degré, celui de la soumission qui correspond à
l'acculturation des sociétés qui passent du mythe à
la loi en adoptant une loi étrangère dont le caractère
divin ne leur permet pas de la concilier avec leurs traditions.
Au second degré, celui de l'assimilation: le droit tire sa valeur
de sa conformité à l'ordre naturel. Les sociétés
abandonnent leurs institutions pour un droit qu'elles considèrent
supérieur, étant le reflet de la nature ou de la raison. C'est
en qualité de: " raison écrite ", que les dispositions
du Code civil français furent accueillies par les peuples dépendants
de la France et par d'autres attirés par les principes de la
Révolution française. Ces réceptions sont la plupart
du temps le fait d'une élite " savante " qui juge si un
droit est " conforme à la nature et à la raison "
mais qui, en même temps, s'efforce d'emprunter sans modification, des
institutions ou des règles, à ses yeux, parfaites.
Le troisième degré proposé par le Recteur Alliot est
celui de la réinterprétation. Les sociétés
choisissent entre plusieurs idéologies et leurs divers systèmes
juridiques. Il ne s'agit pas ici d'une simple acceptation mais d'une discussion,
d'un dialogue, afin de mettre en oeuvre les moyens nécessaires pour
atteindre un idéal.
Le phénomène d'acculturation juridique au Mexique lors de
l'indépendance, fut celui du second degré: l'assimilation.
Avant d'aborder les années qui suivirent l'indépendance, il est indispensable de nous réimprégner de la construction du modèle qui influencerait si profondément l'avenir juridique et le " projet de Nation " de l'État mexicain qui, lui, finirait par réduire les 60% de la population mexicaine de l'époque aux laissés-pour compte de la " Nation ", qui, elle, ne compte aujourd'hui que 7% d'autochtones, selon les données démographiques officielles.
L'histoire du droit nous montre que les systèmes juridiques ont
été assez nombreux en occident: du droit romain classique du
IIème siècle avant notre ère -où la
production juridique venait d'une " classe professionnelle de
juristes " et était intimement liée à la vie
quotidienne, où les conflits étaient résolus selon les
singularités et les caractéristiques de l'affaire en question-,
jusqu'à la conception du droit comme une construction philosophique
liée à des abstractions et à des règles
générales.
L'évolution des sociétés s'est accompagnée d'une
évolution juridique. Ainsi, les sociétés et leur droit
seront en mouvement tout au long du devenir de l'humanité.
A. L'ÉCOLE DU DROIT NATUREL
La conception " moderne " du Droit selon laquelle les codes enferment
des univers juridiques et que par conséquent la doctrine ou la coutume
n'ont aucune autorité au delà de ce que la loi prescrit, est
un héritage du rationalisme juridique.
"Le droit " moderne " est un droit qui s'est construit
sur des principes philosophiques en honneur à l'époque qui
porte ce nom: croyance dans le caractère universel des solutions
juridiques et dans les bienfaits de la toute-puissance de la loi. "
La pensée européenne du XVIIème siècle
avait adopté la méthode rationaliste. Les scientifiques avaient
découvert l'existence des lois naturelles qui déterminaient
le comportement des organismes et les avaient traduites en un langage
mathématique précis. Ils utilisaient une logique déductive
qui s'appliquait avec succès en physique, en géométrie,
en mathématiques et même en philosophie.
La méthode rationnelle qui avait dévoilé l'existence
de lois naturelles permettant à l'homme d'agir sur des
phénomènes naturels, a été utilisée même
pour démontrer l'existence de Dieu (philosophie cartésienne).
Cette méthode a été appliquée à tous les
aspects de la réalité; dans ce même sens, on croyait
à l'existence d'un ordre juridique naturel composé par des
lois immuables et à la Raison comme l'instrument pour découvrir
et énoncer ces lois.
" À entendre les philosophes, les juristes et les
législateurs de la fin du XVIIIème siècle,
le droit était susceptible d'une connaissance universelle, car les
principes qui le dictaient étaient inscrits dans le cur de chacun;
ils pouvaient être connus grâce aux seules lumières naturelles
de la raison "
En effet, l'école du droit naturel rationaliste apparaît vers
les XVIIème et XVIIIème siècles
comme une école qui ne s'abreuve pas de la vie quotidienne, mais qui
construit une architecture juridico-philosophique.
Les philosophes du jusnaturalisme rationaliste trempés des
principes de l'Illustration, conçoivent un droit naturel immuable
et universel. Ils sont certains de pouvoir le découvrir, pour
établir la base sur laquelle les lois positives devront émerger.
1) Les différentes phases de l'école
L'école des juristes théologues espagnols forme un pont entre
la scolastique et le rationalisme; ensuite viennent les précurseurs,
les systématiseurs et les mathématiciens du droit naturel
rationaliste, pour arriver finalement à la codification, résultat
concret du rationalisme juridique.
Voici un apperçu rapide des différentes phases du droit naturel
rationaliste:
Il considérait que le droit naturel était immanent à
l'homme et à tel point immuable que même Dieu ne pourrait le
modifier.
Grotius ne rompt ni avec la méthode scolastique ni avec le principe
d'autorité, mais il tend vers l'indépendance entre le droit
naturel et Dieu. Son oeuvre est basée sur un droit naturel
imprégné de fondements rationalistes et théologiques.
L'apport de Pufendorf caractérise cette phase. Cet auteur avait une
position volontariste car pour lui, la raison humaine dévoilait ce
qui est volonté de Dieu; cependant, sa méthode est rationaliste.
Tout partait des grands principes théoriques du droit naturel sans
tenir compte du contexte historique, politique et sociologique de la
société. Il avait une vision absolutiste de l'homme.
Sa conception du droit naturel était liée à la
création de l'État moderne. Il a construit un système
de droit naturel avec ses propres lois ayant comme base un modèle
logiquemathématique.
Le rationalisme juridique supposait la traduction des principes naturels
découverts par les philosophes en dispositions positives promulguées
et imposées par le législateur.
2) Le Droit codifié
La codification rationaliste a été le résultat d'une
conception du droit en tant que système logique de préceptes
normatifs. Le juriste philosophe devait établir un système
de principes juridiques à partir desquelles on déduirait
logiquement la solution à chaque problème juridique particulier.
Les principes et concepts juridiques qui ont été utilisés
pour la " construction " de la science juridique dérivaient
d'un raisonnement abstrait qui représentait le contraire de la casuistique
analytique, caractéristique de la doctrine juridique existante entre
le XIIIème et le XVIIème siècles.
Il s'agissait d'une sorte de mathématique juridique pure.
Le droit contenu dans les codes prétendait être un droit
achevé qui avait comme objectif la certitude juridique. Si jamais
une hypothèse concrète n'était pas prévue et
réglementée par le code, on considérait que la solution
applicable pouvait être énoncée, en interprétant
les dispositions par un raisonnement logique.
Seules les lois contenues dans les codes produisaient la certitude juridique.
Les codes contenaient un droit simplifié et clair par rapport aux
normes désordonnées des compilations ou des coutumes diffuses
non écrites.
" ... la loi, parce qu'elle était générale,
claire, traitant du bien commun et ne s'intéressant pas aux cas
particuliers, apparaissait comme la garantie suprême contre
l'arbitraire. "
Parmi les illustrés, la tendance prédominante était
l'unification du droit; le particularisme juridique ayant alors acquis
une connotation péjorative. La Constitution et les codes étaient
utilisés comme instruments pour éliminer les particularités
et les distinctions juridiques. L'égalité juridique des individus
face à la loi a été proclamée pour mettre fin
aux privilèges des États généraux.
" Par ailleurs, le contrat social faisait que la loi,
votée au nom de tous, était censée s'appliquer
également à tous, d'un commun accord. Plus de privilèges
... "
On peut dire que ce fut la bourgeoisie qui appuya et se bénéficia
du mouvement codificateur. Elle cherchait la modification de l'ancien
régime, au nom de ses propres intérêts.
Une autre caractéristique du droit codifié était qu'il
devait être appliqué à la lettre et de façon stricte
par les juges, sans aller au delà du cadre établi par les
législateurs ou d'en modifier le sens.
Le droit codifié comme résultat de la raison universelle et
donc l'expression d'un Droit juste, était considéré
comme applicable à tous les pays et non pas seulement là où
il avait été élaboré et rédigé.
Le mouvement codificateur a commencé à se concrétiser
vers les dernières décennies du XVIIIème
siècle. La différence avec d'autres corps juridiques était
que les codifications rationalistes ne cherchaient pas une reproduction ou
une compilation du droit existant. Le but était de planifier la
société. La liberté, la raison et la volonté
nationale pouvaient servir à construire une société
meilleure.
La codification est donc la conséquence ultime et principale du
rationalisme juridique, ayant comme résultat une conception
systématique du droit. Les codes sont des univers juridiques qui enferment
un droit achevé qui prévoit toutes les hypothèses, et
sans lacunes. La codification est l'instrument le plus efficace pour
l'unification de l'État, car il ne reconnaît pas de
régionalismes juridiques; d'où la consécration d'un
droit ahistorique et intemporel.
" Depuis l'école du Droit naturel qui fut anglaise
avant de passer sur le continent, l'association entre le Droit et l'État
est devenue si intime qu'il n'est plus guère possible d'imaginer un
autre Droit qu'un Droit étatique. [...] la tendance fondamentale
était de récuser par principe toute manifestation du contrôle
de la régulation sociale qui s'exprimait avant l'État ou agissait
en dehors de lui. "
B. LE CODE NAPOLÉON
Ce fut en France, première Monarchie à être consolidée,
où le Roi revendiqua assez rapidement sa faculté législative.
Vers le XVIIème siècle, les ordonnances étaient
davantage plus présentes et importantes.
Les premières tentatives pour introduire le rationalisme juridique
en France sont dues à Jean Domat. Ce civiliste de la deuxième
moitié du XVIIème siècle mit en ordre
rationnellement, les éléments du droit privé contenus
dans le Corpus Iuris Civile. Domat sépara les notions
préchrétiennes du droit romain et conserva uniquement les concepts
purement rationnels. Avec lui, la tradition romaniste subit sa première
dépuration rationnelle.
L'héritage de Domat fut repris au XVIIIème siècle
par Joseph Pothier. Civiliste connaisseur du Ius Comune et des pratiques
juridiques, il a ordonné la partie du droit la plus romanisée:
les obligations et les contrats.
Les travaux de Jean Domat et de Joseph Pothier constituent un apport fondamental
dans la systématisation du droit, car ils ont écarté
les éléments qui ne dérivaient pas d'une logique
rationnelle, et ils ont fourni les bases scientifiques de ce qui serait
ultérieurement le Code civil français.
Fin XVIIIème siècle, l'unification du droit était
un principe prôné par la Révolution française.
Après la Révolution, Dieu disparaît de la scène
juridique, mais ce sera l'État qui prendra sa place, en s'appropriant
le modèle du Dieu créateur unique et tout puissant gouvernant
le monde.
En 1799, Napoléon Bonaparte nomma une commission de quatre juristes
(Tronchet, Permeneau, Malleville et Portalis) pour la rédaction du
Code civil.
La position dominante par rapport aux sources utilisées pour la
rédaction du Code est celle exposée par Planiol et Ripert qui
signalent que ce furent principalement les coutumes, le droit romain, les
ordonnances royales et les lois de la Révolution française.
Les coutumes, surtout parisiennes, ont été la source pour les
dispositions sur l'incapacité de la femme mariée, la puissance
maritale, la communauté de biens entre conjoints et des nombreuses
règles successorales; le droit romain a servi pour les dispositions
sur la propriété, les règles générales
des obligations, quelques contrats et le régime dotal; les ordonnances
royales ont influencé principalement les dispositions concernant
l'état civil, les donations et les testaments, entre autres; et les
lois de la Révolution française ont été
conservées pour la minorité-majorité, le mariage et
le régime hypothécaire.
Le grand paradoxe du Code civil français, c'est qu'ayant comme fondements
les principes du droit naturel rationaliste, c'est-à-dire intemporel
et ahistorique, donc valable pour tous les hommes, il se nourrit aux sources
de l'histoire du peuple français.
Le Code Napoléon a été l'instrument le plus important
de diffusion des idéaux politiques et sociaux de la Révolution
française. Le phénomène de sa réception a
été très étendu tout au long du
XIXème siècle. En particulier, la récéption
précoce de ce code au Mexique, attire l'attention.
En 1827, vingt-trois ans après la promulgation du Code Napoléon,
le premier code civil " moderne " du monde hispanique fut
promulgué au Mexique, à Oaxaca, un des États de la
fédération mexicaine où la proportion de peuples autochtones
était et reste l'une des plus élevée. Le Code civil
de Oaxaca reflète une évidente influence du Code Napoléon.
Un grand nombre d'articles, pour ne pas dire la majorité, sont, à
vrai dire, une traduction du code modèle.
Les interrogations autour de cet évènement sont d'un
intérêt fondamental pour l'histoire juridique du Mexique.
" Aussi certains États, [...] n'ont-ils pas
hésité à adopter des codes difficilement susceptibles
d'être appliqués immédiatement: l'intérêt
est dans la voie indiquée. "
Au sujet du Droit moderne, André-Jean Arnaud précise: " Nous
avons vite appris que les rêves de l'époque moderne n'étaient
que des illusions. Le temps a dévoilé les imperfections du
droit " moderne "; il a montré combien l'universalisme
était un leurre, et que le règne suprême de la loi ne
réglait pas tout. L'observation de la réalité juridique
quotidienne a amené de nombreux juristes qui s'intéressent
au problème des fondements du Droit, à reconnaître que
tout Droit est relatif, qu'il existe un pluralisme de sources du Droit, et
qu'un retour au pragmatisme s'impose. "
A. LE PROJET DE NATION
Les différentes tendances idéologiques qui se sont
créées au sein de la société coloniale, et surtout
les intérêts antagoniques des groupes divers se
développèrent après la dissolution du lien avec la
métropole. Ceci a eu des conséquences dans le contexte
juridique.
Dans ses premières étapes, l'histoire du droit mexicain se
confond avec l'histoire politique nationale. Les luttes entre conservateurs
et libéraux, qui ont duré plusieurs décennies de la
vie indépendante, ont eu des répercussions dans tous les domaines
de la vie nationale.
Pour les libéraux, il fallait rompre avec tous les anciens modèles
hérités de la colonisation. Une transformation de la
société visant le progrès était nécessaire;
les institutions aussi bien que la législation avaient un rôle
essentiel à jouer en tant qu'instruments pour atteindre le progrès.
Le groupe conservateur, de son côté, s'efforçait de maintenir
les lois et les institutions héritées de la vice-royauté
(virreinato), en les adaptant aux nouveaux besoins, et en s'opposant
à certaines innovations libérales, car les conservateurs
considéraient que les problèmes du Mexique venaient du fait
que les premiers législateurs avaient dicté des normes qui
étaient incompatibles avec la réalité.
Par conséquent, les idées concernant une nouvelle législation
ne pouvaient pas être en dehors de l'idéologie politique des
uns et des autres. Les libéraux cherchaient à adapter la
législation française et nord-américaine aux besoins
du Mexique, et les conservateurs préféraient la
systématisation de l'ancienne législation coloniale dans des
codes modernes ayant pour base les Leyes de Partida et la compilation
de lois des royaumes des Indes de 1680, en profitant de ce qui pouvait être
utile et en rejetant ce qui ne l'était pas; ainsi, les pratiques
légitimes se transformeraient en législation positive, laissant
de côté les institutions qui n'étaient pas conformes
aux besoins de la société.
Le groupe des libéraux, avec ses nuances, lutterait pour la
séparation du pouvoir étatique et du pouvoir religieux,
l'assujettissement de l'Église à l'État, la disparition
des lois d'exception pour les privilégiés, la liberté
commerciale, de pensée et d'expression, et l'adoption du gouvernement
républicain et fédéral. Les conservateurs aussi, avec
des nuances, accusaient les libéraux de rompre avec les traditions
centenaires qui avaient permis le " progrès "; ils
prétendaient maintenir les caractéristiques du régime
colonial, surtout celles sur lesquelles se basaient leurs privilèges;
ils prônaient pour la constitution d'une république centrale
et, parfois, même pour la monarchie constitutionnelle
modérée.
La tendance des députés du Mexique indépendant était
fédéraliste; l'Acte Constitutive de la Fédération
mexicaine, du 31 janvier 1824 réaffirme le fédéralisme
qui va se cristalliser dans la Constitution Fédérale des
ÉtatsUnis Mexicains de 1824.
Les fondateurs de la République ont décidé qu'à
la place des lois spéciales qui protégeaient les États
généraux (Noblesse, Église, Armée) et certains
individus, les mexicains devraient être égaux devant la loi.
Les distinctions de castes, de " race " et de classe ont
été abolies. Les habitants devaient jouir de façon
égalitaire des droits et des obligations des citoyens. La plupart
des libéraux ont adopté la thèse selon laquelle il n'y
a pas plus de droits naturels et sociaux que les individuels.
L'objectif à atteindre était celui de la Nation,
considérée comme un ensemble d'hommes qui professaient des
croyances communes dominées par une même idée, et tendant
à une même fin.
On imaginait que la seule énonciation des principes républicains
effacerait les trois siècles de régime colonial et que la
rédaction et l'émission de la charte constitutionnelle rendrait
effectif l'idéal libéral tiré d'expériences
exogènes.
Le fondement de la " nation " républicaine était
étranger aussi bien à l'antiquité autochtone qu'au
régime colonial. Le passé préhispanique était
interprété comme une époque gouvernée par la
barbarie et par une sorte de despotisme, et la vice-royauté (sous
la domination du royaume de Castille) comme une période d'obscurantisme
religieux. La République libérale ne pouvait être
érigée sur ces bases.
Pour l'élite libérale de l'époque, il y avait un antagonisme
insurmontable entre les antécédents historiques du Mexique
et son futur développement.
C'est aussi et surtout par le biais de la législation qu'on essayait
de bâtir la modernité au Mexique. Civiliser signifiait imposer
l'occident.
La philosophie politico-juridique du libéralisme du Mexique
indépendant avait comme principe la lutte pour l'égalité.
La question qui se pose, c'est de savoir s'il était pertinent que
les autochtones reçoivent un traitement identique aux autres citoyens,
et s'ils étaient dans une situation réelle
d'égalité.
Le passage du régime colonial à l'État républicain
est un des changements plus radicaux vécu par les mexicains dans les
trois derniers siècles. Cet évènement a modifié
la situation des peuples autochtones et des communautés paysannes.
Pour la première fois depuis la création des premières
cités méso-américaines, ils n'ont pas eu de protection
juridique pour défendre leurs droits territoriaux.
Les modifications les plus importantes provenaient de la loi: un mécanisme
pour remodeler le paysage juridique des peuples en cours d'acculturation.
Contrairement à la situation de la période coloniale où
le régime juridique impliquait la reconnaissance de la pluralité
ethnique du pays, pour le nouvel État indépendant, tous les
habitants du pays étaient des citoyens mexicains et, par conséquent,
ils devaient vivre sous un régime juridique unique.
La Constitution de 1824 ne considère pas l'existence d'autochtones
ou de peuples ayant des langues et des traditions différentes. La
perspective sociale de l'Assemblée constituante de 1824 insistait
sur la négation de l'indigène. Ceci a fait que le pays s'organise
sous une prétendue inexistence des peuples autochtones, affectant
directement la base de la composition nationale, étatique et municipale.
Après l'indépendance, il n'y avait pas de cadre juridique
où la présence autochtone soit située.
Pour certains, ce fut plus la " Réforme " que
l'indépendance qui a marqué le début de la nation mexicaine;
il s'agissait de la création de l'État par un groupe de
radicaux, qui voulaient intégrer tous les secteurs dans une
société qui se lançait sur la voie de la modernisation
occidentale.
Les lois de Réforme sur la désamortisation de biens sur toute
l'étendue du territoire national ont affecté les terres
propriété des communautés autochtones, même si
l'exécution de ces lois fut inefficace; car, après la
Révolution de 1910, plus des 40% des peuples autochtones conservaient
encore leur terre; ces lois ont eu de conséquences funestes pour les
peuples autochtones.
La " loi Juárez " sur l'administration de justice, a
éliminé les juridictions particulières et, avec elles,
celles des autochtones.
La situation de marginalité des peuples autochtones s'est aggravée
beaucoup plus avec la nouvelle Constitution politique de 1857. L'article
27 supprimait l'institution juridique de la propriété
communautaire. Cet article cherchait à priver l'Église et les
diverses corporations religieuses du pouvoir économique qu'elles
détenaient, mais il faut dire qu'il a aussi affecté les peuples
et communautés autochtones:
" ... Aucune corporation civile ou religieuse, de
caractère quelconque, dénomination ou objet, n'aura la
capacité légale d'acquérir la propriété
ou d'administrer des biens immeubles, avec la seule exception des bâtiments
destinés directement au service ou objet de l'institution. "
Manuel Suárez Muñoz, chargé de l'édition facsimilaire
de la Constitution en langue náhuatl, commentait:
" Les Indiens qui en communauté vivaient presque
en autarcie économique, se sont transformés en journaliers,
en prolétaires ruraux au service des grands propriétaires [...]
le paradoxe vient du fait qu'au nom de la liberté, le dépouillement
des biens des autochtones s'est forgé. "
La Constitution de 1857, a éliminé par décret les
différences entre autochtones et le reste des habitants du Mexique.
Sur le principe de libre contratation et d'égalité, l'existence
de terrifiants contrats de travail pour 99 ans a été permise.
Au nom de l'égalité, les autochtones étaient bloqués
par les dettes.
La Constitution de 1857 en déclarant égaux tous les habitants
de la République, priva les groupes ethniques de leur droit traditionnel
basé sur l'organisation communautaire, les dépouilla de la
personnalité juridique pour la défense de leurs terres, et
ne proposa aucune législation sociale en leur bénéfice.
Il semble ironique que, dans ce contexte, ce soit le régime Impérial
de Maximilian d'Hapsburg qui pourvût un cadre juridique plus favorable
pour les autochtones avec la promulgation de deux décrets en 1866:
l'un sur les terrains communautaires et les répartitions de terres,
l'autre sur le fief légal des peuples autochtones.
Il a établi des procédures pour que les peuples autochtones
récupèrent les terres dont ils avaient été
dépouillés.
Avec la restauration de la République, ces décréts ont
été invalidés. La Constitution de 1857 serait une fois
de plus en vigueur et, avec elle, l'article 27.
Le dépouillement des terres et la marginalité subis par
les communautés autochtones se prolongea jusqu'à la
Révolution mexicaine (1910).
En effet, ce fut dans le nouveau contexte de la Révolution mexicaine
qu'Emiliano Zapata initia le processus de revendication.
Le mouvement zapatiste et la participation des autochtones à la lutte
révolutionnaire, ont permis l'interlocution dans la rédaction
de la nouvelle Constitution.
La Constitution de 1917 a reconnu d'une certaine manière la présence
des communautés autochtones et leur droit à leurs terres
ancestrales. C'est ainsi que, sans pour autant utiliser les termes
d'indigène, d'indien ou d'autochtone, l'article 27 établit
la Réforme agraire.
Les autochtones n'ont pas été inclus comme tels; ils
apparaissaient sous une formule générale de paysans et
communautés ayant des droits fonciers.
Toutefois, ce nouvel article ouvrait une perspective plus favorable aux
autochtones.
Pour les paysans mayas des Altos de Chiapas, la véritable
révolution avait été celle du Président Lázaro
Cárdenas, dans la deuxième moitié des années
trente. Il y eut au Chiapas une réforme foncière partielle,
syndicale et l'abolition du péonage pour cause de dettes. Les
mayas du Chiapas ont finalement été inclus,
même si ce n'est qu'en partie, dans les principes de la révolution
mexicaine, mais ils l'ont été comme paysans, pas comme
autochtones.
L'esprit positiviste des réformes juridiques libérales a
nié toute validité aux droits autochtones.
La Révolution mexicaine et la Constitution de 1917 ont, dans une certaine
mesure, rétabli la propriété communautaire, mais la
place des droits traditionnels autochtones étaient hors du jeu. Ils
n'ont eu aucune reconnaissance légale, bien que les autochtones
continuaient à régler la vie quotidienne et les conflits selon
la tradition.
C. À LA RECHERCHE D'UNE NOUVELLE CONFIGURATION SOCIALE
1) Le profil idéal du mexicain
Après la Révolution de 1910, la Constitution de 1917 (toujours
en vigueur, bien qu'avec un grand nombre d'amendements) a fixé le
cadre juridique qui devait servir pour le développement du Mexique
post-révolutionnaire. Un des premiers buts à atteindre
était, une fois de plus, l'homogénéité de la
société, et le moyen pour y arriver était le
métissage. Seul le métissage pourrait assurer
l'intégration.
Le métis était né comme le résultat de la confluence
enrichissante de deux " races ", de deux cultures. Le Mexique
devait être métis, non pluriel et encore moins autochtone.
Vers la fin du XIXème siècle, les secteurs sociaux
qui représentaient la " nation ", écrivains, politiciens,
comptent désormais sur un groupe qui avait atteint une nouvelle dimension
démographique et politique: les métis.
Le métis fut la synthèse du " mexicain ". Stabb Martins
considère que l'inévitable métissage entre autochtones
et castillans au cours d'un ou deux siècles a formé
" l'authentique " mexicain du futur, si différent du castillan
et de " l'indien " comme il l'était de l'italien et de
l'allemand.
Les métis, eux, constituaient une unité d'origine, une unité
de langue, une unité de devoirs, de propos et d'aspirations.
Au XXème siècle, sous l'effet de la révolution
industrielle, l'occident abandonna de manière progressive la croyance
en un ordre naturel immuable. Il se reconnut le pouvoir de définir
le modèle de la société qu'il voulait réaliser.
Ainsi, l'homme devenait le maître de ses institutions et le maître
de son avenir; celui-ci étant un processus qui se vit de manière
dramatique par les sociétés les " moins
avancées ". L'homme découvre qu'il peut ne pas être
esclave de ses institutions, qu'il peut choisir son avenir, et par la loi
et les codes, mettre ses institutions en harmonie avec cet avenir. Le
problème, c'est que le monde actuel ne lui laisse pas des siècles,
comme dans les sociétés occidentales, il doit à la fois
faire son apprentissage et affronter les défis présents.
Le projet national ne pouvait inclure la population autochtone comme un secteur
ayant une culture propre, différente de celle de la
" société mexicaine ". En fait, la différence
culturelle n'était pas reconnue comme telle; elle était
abordée comme le résultat des inégalités d'une
évolution unilinéaire, et d'un degré de développement
historique explicatif de la dichotomie inférieur-supérieur.
Si l'inégalité disparaissait, la différence devrait,
elle aussi, disparaître.
Les libéraux considéraient que par rapport à l'idée
de nation qui devait être construite, les autochtones ne pouvaient
pas constituer la base d'une société mexicaine progressiste.
Les différences économiques étaient reconnues; mais
pas les différences culturelles. Les termes indien, indigène,
autochtone, étaient inexistants dans le langage officiel.
" La présence de l'autochtone dans la vie nationale
a impliqué le besoin de lui accorder une nouvelle identité:
celle de citoyen [...] ils nient l'existence de l'autochtone, ils la diluent
dans celle du mexicain. "
Pour devenir mexicain, les autochtones devaient renoncer à leur
propre identité. Le gouvernement libéral expropriait non seulement
les terres des communautés, mais aussi leur monde, leur imaginaire,
leur passé. Bonfil Batalla a appelé cet état de
fait, " un dépouillement culturel ".
2) L'effort de " désindianisation "
La dévalorisation des indigènes a été une
constante des groupes dirigeants au XIXème siècle.
La faiblesse politique et sociale du pays était attribuée à
" l'état arrièré " des autochtones, qui
empêchait le développement du Mexique.
Au début du XIXème siècle, une offensive
généralisée convoitant les terres communales a
été lancée. Il s'agissait d'intégrer les autochtones
à la nation par le biais de la réligion catholique, l'abolition
du système communautariste et par l'oubli, si possible, de leurs coutumes
et même de leur langue. Ceci, pour former tous ensemble une masse
homogène, une " vraie nation ".
Les peuples autochtones situés au nord du pays, occupaient de grandes
extensions de terres; ils n'étaient pas reconnus par le Mexique
indépendant comme des peuples: soit ils devenaient mexicains et se
soumettaient aux lois de l'État, soit ils restaient des rebelles qui
mettaient en danger la souveraineté du pays, et dans ce cas, ils
étaient traités comme traîtres et ennemis de la patrie.
Les " chasseurs d'indiens ", à Chihuahua, au nord du pays,
étaient payés en 1859, 200 pesos pour un guerrier mort, 250
pour un prisonnier, 150 pour une femme ou un enfant vivant, et 100 pesos
s'ils étaient morts. Les indiens vivants étaient plus
appréciés, car ils pouvaient être vendus à des
aventuriers nord-américains.
Certains peuples ont résisté malgré le massacre.
Les yaquis et les mayos se sont révoltés
plusieurs fois (1825, 1885, 1905), beaucoup ont été envoyés
au Yucatán, à l'extrême sud du pays, sous le régime
de Porfirio Díaz (18801910); ils étaient
considérés comme des " ennemis obstinés de la
civilisation ".
Au XVIIIème siècle, il y avait à Yucatán,
des haciendas en pleine apogée par l'exportation de l'henequen;
les mayas qui y travaillaient et y vivaient ont causé beaucoup
d'ennuis (phénomène des cimarrons) au gouvernement, durant
tout le XVIIIème siècle et début du
XIXème.
Pour eux, le libéralisme a appliqué les mesures contraires
aux principes qu'il prônait. Les mayas ont même
été vendus comme esclaves à Cuba sous le régime
de " contrats volontaires ". Leur plus grand crime fut la lutte
contre la répartition des terres communautaires, alors que les
libéraux sacralisaient la propriété individuelle. Une
" nation " moderne et " civilisée " est une
société où chacun a son bout de terre, petit ou grand,
selon ses capacités. Il n'y a pas un autre chemin pour le
développement national que le travail individuel fondé sur
l'intérêt individuel qui repose sur la propriété
individuelle.
La propriété communautaire de la terre dans les communautés
autochtones était donc un obstacle qu'il fallait éliminer
immédiatement et à n'importe quel prix.
Le nombre d'autochtones sans terre croissait; ils furent engagés comme
main d'uvre bon-marché et contrôlée par la force
et par leurs endettements.
L'autochtone devait faire face seul à cette situation, sans autre
arme que sa propre résistance. C'était le moyen (imposé)
d'atteindre la citoyenneté libérale et moderne;
l'égalité juridique. Au nom de tels mythes, l'autochtone
a été encore plus défavorisé; il a ainsi perdu
les maigres prérogatives dont il jouissait pendant la colonie.
" Or, toute la réflexion des auteurs du
dix-huitième siècle, français particulièrement,
vise à libérer l'individu du groupe [...], mais se refusent
à le distinguer spécifiquement, en sorte qu'il devient un sujet
neutre et interchangeable dont on n'apprécierait plus que la force
de travail susceptible d'être évaluée monétairement.
Derrière la devise de la révolution française
" Liberté, Egalité et Fraternité ", il y a
ainsi un processus de redéfinition des sujets de Droit pour assurer
le développement du système capitaliste."
On construit des écoles à la campagne et dans les communautés
pour apprendre aux enfants les éléments de ce qui devait être
le référent dominant.
Face à la problématique autochtone, le gouvernement
" révolutionnaire " a développé un projet
politique et a cherché et trouvé un fondement théorique
ad hoc: Cela a donné naissance à
l'indigénisme (indigenismo).
Les principes qui animaient l'indigénisme étaient que les
manifestations culturelles des différents peuples ne peuvent être
hiérarchisées dans une seule échelle de valeurs, et
que chacune doit être comprise dans son propre contexte.
Ceci a adouci les affirmations " à la mode " :
l'infériorité raciale de l'indigène, la négation
radicale des valeurs des " cultures " indigènes et la
supériorité absolue du modèle occidental dans tous les
domaines de la vie.
Cependant, le but n'était pas mis en doute et l'indigénisme
ne contredisait point le projet de la Révolution. Il s'agissait
d'assimiler l'indigène, de lui faire perdre sa spécificité
culturelle historique. Le débat se situait autour du meilleur chemin
pour y arriver.
Un évènement important a été la création
d'une Direction d'Anthropologie à l'intérieur du Ministère
de l'agriculture. La Direction avait comme objectif, la connaissance du pays;
l'habitabilité, la possession et production de la terre et les
différentes populations qui y habitaient.
Manuel Gamio, l'anthropologue initiateur de cette entreprise, disait qu'il
y avait de grandes divergences culturelles et une diversité de langues,
et qu'il fallait trouver les moyens les plus efficaces pour que l'espagnol
soit parlé partout, sans préjudice de l'étude et la
conservation des langues des peuples autochtones.
Pour la première fois, dans le contexte gouvernemental du Mexique
indépendant, la pluralité linguistique et culturelle a
été reconnue. Cependant, le but était d'encourager le
" développement économique, physique et intellectuel "
des peuples autochtones. L'objectif ultime était de les incorporer
à la vie nationale moderne.
En 1940, le Président, Lázaro Cárdenas (1934-40) a
convoqué au Premier Congrès Indigéniste
Interaméricain. Anthropologues et sociologues, entre autres, ont
conjugué leurs efforts pour essayer de satisfaire les besoins des
millions de descendants des peuples originaires du continent américain.
Une des résolutions fut la création d'un Institut Indigéniste
Interaméricain sur la base d'une convention internationale.
Des instituts nationaux indigénistes ont été ensuite
créés dans chaque pays. L'Institut National Indigéniste
du Mexique a été créé le 4 décembre 1948,
ayant comme objectif principal, de s'occuper des besoins sanitaires, techniques,
économiques, éducatifs et de communication dans les
communautés où il commençait à travailler.
Afin d'atteindre les buts, le rapprochement à la culture et à
la " mentalité " autochtones a été
recherchée. La principale critique que les démarches de l'Institut
ont subit fut le fait de vouloir, une fois de plus, assimiler les peuples
autochtones à la " culture " majoritaire du pays.
C'est ainsi qu'on arriva a une marginalisation des autochtones comme partie
intégrante du projet national.
L'acculturation juridique provoquée par le contact des
sociétés occidentales entraîne donc le choix d'un
modèle de société. On peut mesurer l'importance et
l'originalité des efforts accomplis, en vue d'adopter le modèle
occidental, pour envisager un nouveau paysage juridique et maîtriser
l'avenir.
Il ne faut cependant pas négliger le fait qu'il soit rare que la loi,
même importée, demeure longtemps tout à fait
étrangère. Le droit législatif des peuples
en cours d'acculturation ne tarde pas à montrer son originalité,
même si cette originalité n'est pas traduite par un rapprochement
des pratiques juridiques.
Pour l'Europe, la naissance des consciences nationales fut en grande partie
le résultat de l'histoire qui habitua chaque peuple à se retrouver
dans un passé commun. Mais pour les nations à peine
constituées qui entrent dans le cadre étatique sans unité
ethnique et sans passé commun, la conscience de l'unité est
à forger et le droit est un instrument privilégié de
cette entreprise. Les États cherchent à obtenir de leurs
ressortissants une communauté, dans l'adhésion à certains
principes généraux.
Le droit a donc pour fonction d'assurer l'unité du corps social. Les
sociétés modernes confondent volontiers unité et
uniformité. Leur idéal est de supprimer les différences;
le droit vise à établir l'égalité en droits et
en devoirs des individus.
Plus l'effort d'acculturation se développe, plus manifeste se
révèle la négation et l'ignorance des
spécificités à tout point incompatibles avec le nouveau
droit.
Au terme de ces réflexions, l'acculturation juridique apparaît
essentiellement comme une nouvelle vision de soi. Le monde n'est plus perçu
comme une harmonie des différences mais comme une unité:
unité de la loi, souveraineté de l'État, uniformité
égalitaire des individus, sont les composantes de cette vision.
Tout change avec l'acculturation; la diversité est renvoyée
aux calendes grecques. Les acculturés acquièrent la conscience
de la possibilité de modifier leur propre destin.
L'acculturation juridique implique, pour M. Alliot, un effort pour passer
du " monde " juridique discontinu à un univers juridique
unique et homogène, idéal des sociétés modernes.
Le passage ne s'accomplit pas par simple élimination et l'observation
rend compte de la permanence d'une pluralité et d'une
hétérogénéité d'ordres juridiques de niveaux
divers.
C'est précisément cette pluralité qui est observable
au Mexique qui lors de l'indépendance s'est manifestée. Il
y a une pluralité d'ordres juridiques dont la coexistence est loin
d'être pacifique.
Dans les sociétés en cours d'acculturation, la coexistence
d'ordres juridiques divers bénéficie toujours aux institutions
de droit moderne. C'est ainsi qu'actuellement, au Mexique, l'extension de
l'ordre moderne est un acquis et la marginalisation des droits traditionnels
qui ont pu résister à l'acculturation est bien connue. Tous
les particularismes ethniques sont exclus de l'univers juridique moderne.
Il ne s'agit pas d'une pluralité d'ordres juridiques de même
nature mais d'une pluralité d'ordres juridiques
hétérogènes. Ces droits s'opposent par leurs contenus
et par leurs domaines d'application. Comme le dit Michel Alliot, la
différence capitale est une différence d'esprit se
développant à des niveaux de pensée différents,
l'esprit des coutumes et l'esprit des lois étant irréductibles
l'un à l'autre. Tant que l'acculturation n'est pas achevée,
l'hétérogénéité des ordres juridiques
ne peut disparaître. De cette façon le paysage juridique d'une
société en cours d'acculturation apparaît dans une structure
discontinue, faite de cantons difficiles à relier parce qu'ils
appartiennent à des niveaux de pensée différents.
Parler du Mexique c'est parler d'un pays doté d'une riche tradition
historique. C'est un énorme tissu culturel où chaque fil a
un passé et un héritage propre. Malheureusement, cette
pluralité a été niée au long des années
depuis la conquête espagnole et la diversité culturelle a
été abordée sous les modèles occidentaux. Le
fait d'essayer d'intégrer les peuples autochtones au
" développement national " a eu comme résultat de
les mettre en marge du Mexique institutionnel qui fut créé
selon le référent du modèle occidental.
Mais, le fait d'être niée ne rend pas moins réelle la
diversité culturelle, même si la cohérence entre le discours,
les pratiques et les représentations de l'élite au pouvoir
à un moment donné de la construction de l'État mexicain,
l'ont mise au banc de la nation annoncée.
A. LES PEUPLES AUTOCHTONES AU MEXIQUE
1) De la civilisation méso-américaine ...
Le territoire qui porte aujourd'hui le nom du Mexique a vu surgir, se reproduire
et disparaître, tout au long de plusieurs millénaires; un grand
nombre de peuples qui ont, cependant, gardé une continuité
culturelle permettant le développement de ce que certains auteurs
signalent comme la civilisation méso-américaine.
Paul Kirchhoff, historien allemand, est le premier à utiliser le terme
de Mesoamérica pour désigner la région occupée
par les peuples autochtones: ses limites temporelles comprennent de l'an
1800 avant notre ère à l'arrivée des espagnols en 1492,
et ses limites territoriales, le fleuve Pánuco au Nord, et
les terres de l'actuel Guatemala et du Honduras au Sud. Il ne s'agit pas
seulement d'une délimitation géographique mais aussi d'un concept
culturel qui fait référence à certaines
caractéristiques propres à ces peuples.
Durant la période préclassique (de 1800 à 100 avant
notre ère), la culture Olmèque se développa. L'étude
des vestiges matériels de ces sociétés par les
archéologues, a mis en évidence l'existence de groupements
humains ayant une organisation politique que certains auteurs qualifient
de peu développée ou rudimentaire.
Une organisation postérieure des Olmèques fut le
" cacicazgo ", organisation sociale articulée sous
l'autorité d'un chef qui concentrait le pouvoir militaire et religieux,
et qui représentait le groupe. La légitimité lui venait
de son appartenance à un lignage qui est généralement
considéré comme supérieur, et du prestige politique
et religieux de sa fonction. La présence de noyaux urbains
concentrés autour d'un centre cérémonial, l'agriculture
et l'utilisation de l'écriture furent des caractéristiques
distinctives. Une particularité des sociétés agricoles
de l'époque classique (de 800 a 200 avant notre ère) fut leur
capacité pour se reproduire; plus tard, ceci engendra les premières
organisations de type " étatique ". Un chef concentrait
le pouvoir militaire, religieux et l'administration du territoire où
cohabitaient divers groupes gouvernés de manière hiérarchique
et centralisée.
Entre les années 100 avant notre ère et 200 de notre ère,
la population dispersée dans la vallée de Oaxaca, les
" zapotecos ", s'est concentrée autour de la colline
de Monte Albán. Les habitants concentrés dans la ville
et les habitants des communautés et des provinces environnantes
partageaient une même identité: une même langue et un
même mythe d'origine. Dans cette organisation politique, il y avait
une structure administrative chargée de prélever les impôts,
de les distribuer, de faire des travaux publiques et d'organiser la milice
et le culte. La concentration du pouvoir politique et la croissance de la
population ont été déterminantes pour l'apparition de
la société urbaine et de " l'État ".
Au sud du territoire zapoteco les royaumes mayas se sont
développés dès la période préclassique,
mais leur apogée fut atteint entre le IVème et le
Xème siècles de notre ère.
Les cités mayas se sont multipliées; elles formaient
une sorte de confédération politique; chaque cité avait
un nom, un emblème; un ou plusieurs Dieux protecteurs, des chants,
des drapeaux, des étendards et des symboles qui l'identifiaient face
aux autres cités et encourageaient la loyauté des habitants.
Tous les royaumes mayas avaient une langue commune et une série
de récits de traditions communes. Ce sont les mayas de
l'époque classique auxquels on doit le premier texte écrit
d'un mythe d'origine (élément fondamental de cohésion
ethnique). Le souverain était l'incarnation physique du royaume, le
représentant des Dieux, l'intermédiaire entre les forces
surnaturelles et les ancêtres. Il était le premier exécutant
des cérémonies religieuses et le premier cultivateur. Parmi
les caractéristiques les plus importantes, les rois devaient dominer
les arts de la guerre et de la propagande politique, et être d'habiles
promoteurs d'alliances.
Teotihuacán fut la cité la plus grande, majestueuse
et organisée de la région dans l'antiquité. Ce fut celle-ci
qui influença le plus la région mésoamericaine; on trouve
des vestiges teotihuacanos depuis le sud des terres mayas
jusqu'à l'extrême nord de ce qui est actuellement l'État
de Sinaloa. Teotihuacán est de nos jours une cité
entourée de mystères; les spécialistes ignorent encore
le nom original, la langue parlée et les causes qui ont provoqué
sa chute. Elle fut la ville principale de la vallée de Mexico vers
les années 150 de notre ère; ce territoire hébergea
le plus grand centre politique, religieux et culturel de l'époque
classique.
La ville fut organisée sous un plan directeur qui définissait
ses dimensions, la distribution des rues, quartiers et temples. Pour la
première fois dans l'histoire des cités
méso-américaines, les habitants de la campagne furent obligés
à se concentrer dans le périmètre urbain, plus de 2000
carrées d'habitations furent construits pour les recevoir. Pendant
près de 500 ans (300 à 750 de notre ère),
Teotihuacán a conservé le tracé initial et elle
avait environ 100 mille habitants.
Vers la fin du VIIIème siècle, les cités
de Tehotihuacán et de Monte Albán furent
affectées par des conflits internes et des catastrophes naturelles
qui ont fini par les détruire. Les nombreux royaumes mayas
ont suivi le même sort, soit ils ont été abandonnés,
soit ils ont disparu et avec eux, les anciennes frontières
géographiques, politiques, sociales, religieuses et culturelles, donnant
naissance à de nouvelles formes d'organisation du pouvoir.
Une série d'invasions et de migrations s'observaient dans un processus
politique et démographique complexe: d'un côté la
conservation des traditions culturelles, et de l'autre, l'apparition de nouvelles
conceptions politiques et religieuses.
Dans les cités qui furent fondées du IXème
au XIIème siècles, les symboles de la guerre et
de la conquête étaient caractéristiques dans la vision
de l'espace et dans l'Art. Des groupes guerriers se développèrent
pour se protéger des migrations et des envahisseurs: l'incertitude
et la violence dominaient le scénario. Toniná, au Chiapas,
fut une puissance militaire vers les années 700 de notre ère,
Xochicalco au Morelos en fut une autre des années 600 à
900 de notre ère, cette dernière reprit des modèles
culturels de diverses origines (mayas, teotihuacanos et
zapotecos). La période comprise entre les années 900
de notre ère et l'invasion espagnole est connue comme la période
postclassique. Durant cette période, les anciens royaumes et les grandes
cités méso-américaines ont cédé la place
à de nouvelles organisations politiques, des confédérations
de multiples ethnies, et à un nouveau scénario culturel.
Les débuts de cette période sont marqués par l'irruption
des peuples guerriers du Nord qui ont profité du chaos politique pour
envahir plusieurs régions méso-américaines et fonder
de nouvelles villes. Cette période a été reconstruite
à partir de sources historiques autochtones et espagnoles qui furent
publiées après la conquête espagnole. Les travaux
archéologiques du XXème siècle ont commencé
à corriger l'histoire teinte de légende.
Aux débuts du XIIème siècle, des
chasseurs-cueilleurs: les mexicas, arrivèrent aux terres
densément peuplées de l'actuelle vallée de Mexico. Les
habitants de la région consentirent à peine l'établissement
des nouveaux venus sur les bords du grand lac de Texcoco; 200 ans
plus tard, ils étaient devenus le peuple dominant et fondèrent
au centre d'un territoire peuplé d'un grand nombre de groupes ethniques,
la ville de MéxicoTenochtitlán.
Un des phénomènes reconnus comme causes de la migration des
peuples du Nord du Mexique est le changement climatique subi des années
1210 et 1310. Vers la fin du XIIIème siècle, ces
groupes avaient fondé plus de 50 organisations politiques, chacune
avec son propre gouvernement, son centre politique et religieux et des
frontières établies.
Une nouvelle organisation politique vit le jour avec l'unification des royaumes
de Texcoco, Tlacopan et México-Tenochtitlán.
Cette " Triple alliance " fut une puissante confédération
commandée par les mexicas. Elle exerçait une
hégémonie impériale qui respectait les gouvernements
locaux des peuples subordonnés, contre le paiement d'un tribut en
biens et en services, mais chaque peuple conservait ses normes, ses
divinités, ses cérémonies... Ceci rendait plus acceptable
la dépendance politique et diminuait les risques de
rébellions.
À la fin du XVème siècle et début
du XVIème siècle, le panorama dominant dans la
région méso-américaine était l'impossibilité
des communautés de faire face aux armées de la " Triple
alliance " car, même s'il ne s'agissait pas d'une domination
territoriale, chaque fois qu'un des royaumes étendait ses frontières
en annexant des peuples, les conflits potentiels entre le peuple dominant
et les peuples subordonnés augmentaient.
Il faut retenir que le succès des mexicas fut le fait de
créer une organisation politique capable de contenir l'extraordinaire
diversité ethnique, linguistique et politique des peuples
méso-américains tout en mettant en circulation une grande partie
des éléments culturels à travers les réseaux
commerciaux, la langue náhuatl et l'appropriation de certaines
traditions des peuples en présence.
Un élément important qui caractérise l'horizon culturel
méso-américain repose sur la linguistique: les langues
méso-américaines ont une présence très ancienne
sur le territoire et ont servi de constante relation entre les peuples de
la région.
Les habitants de la région, immigrants plus anciens ou relativement
plus récents, ont été unis par une histoire commune
qui les a différenciés d'autres peuples de la région.
Il y a effectivement une continuité entre l'invention de la culture
du maïs par les cueilleurs et chasseurs qui habitaient les grottes de
Tehuacán il y a 7000 ans, et le surgissement de
Teotihuacán au début du VIIème
siècle; ainsi qu'entre les teotihuacanos et le développement
de plusieurs peuples jusqu'au moment de l'invasion européenne.
La civilisation mésoaméricaine a existé de l'an 1800
avant notre ère à l'arrivée des espagnols, et même
si tous les peuples n'ont pas atteint un niveau similaire de développement,
les intenses inter-relations fondent l'existence d'une unité culturelle.
On peut observer de grandes similitudes dans les aspects religieux, techniques,
architecturaux (pyramides), utilisation du coton pour les vêtements,
le maïs comme base de l'alimentation, le système de calendrier,
l'écriture hiéroglyphique, ainsi que les connaissances
astronomiques et mathématiques.
2) ... Au mosaïque de peuples autochtones
Si bien la composition actuelle du Mexique, repose sur une diversité
géographique (contrastes entre le nord et le sud du pays, les hauts
plateaux, les côtes, les grandes vallées centrales ...), c'est
avant tout le résultat d'une histoire millénaire dont l'empreinte
est indélébile, malgré les grands changements du dernier
demi-siècle
Il est souvent affirmé que le Mexique est un pays biologiquement et
culturellement métis. Du point de vue somatique, le métissage
s'observe dans des secteurs considérables de la population. Il n'est
pas uniforme, et son degré encore moins homogène: il y a des
couches de la population où la présence autochtone est assez
restreinte; d'autres, bien que minoritaires, où l'héritage
précolonial se présente sous une étonnante
continuité.
Il paraîtrait qu'actuellement seuls les peuples autochtones sont reconnus
comme dépositaires du passé précolonial. Les autochtones
sont généralement identifiés par des caractéristiques
telles que les vêtements, les langues qu'ils parlent, leur organisation
sociale et politique, mais il est impossible de donner un chiffre précis
des mexicains appartenant à des communautés autochtones ou
de ceux qui assument une identité autochtone particulière.
Juridiquement, il n'y a pas de " définition " de ce qu'est
un peuple autochtone car, de ce point de vue, on est tous égaux devant
la loi.
Les recensements utilisent comme seule donnée pertinente, celle de
la langue parlée. Certains auteurs considèrent ceci comme un
" ethnocide statistique ", car il n'est pas possible d'estimer
le total de la population autochtone en se basant sur ce seul critère.
Il ne s'agit pas ici d'un problème de nature linguistique même
si celui-ci est un élément important. Ce sont plutôt
des éléments sociaux et culturels qui peuvent déterminer
l'appartenance à un peuple autochtone particulier; il convient donc
d'essayer de caractériser les peuples autochtones, afin de pouvoir
faire une estimation de leur nombre.
Les peuples autochtones, comme n'importe quel autre peuple, ont une histoire
particulière propre et commune. Tout au long de cette histoire, chaque
génération transmet á la suivante un légat qui
comporte des objets, des bien tels que le territoire, les ressources naturelles,
les centres cérémonieux, les endroits sacrés et tout
ce qui rend possible la vie quotidienne. Les formes d'organisation sociale,
les droits et devoirs entre membres de la famille et de la communauté,
l'interprétation de la culture et la formation d'une hiérarchie
de valeurs, sont transmis d'une génération à l'autre
par des codes de communication. Tout ceci est la manifestation d'une vision
particulière du monde. Chaque nouvelle génération
reçoit cet héritage et l'enrichit pour la continuité
historique.
Les autochtones ne doivent pas être définis par une série
de traits culturels extérieurs. Le plus important, c'est le fait
d'appartenir á une collectivité organisée, qui possède
un héritage formé et transformé historiquement par une
succession de générations.
Le nombre de Peuples qui constituent l'univers autochtone du Mexique n'est
pas non plus facile à déterminer. Le fait d'identifier les
peuples autochtones à la langue qu'ils parlent est un critère
insuffisant. Même si la langue commune est l'un des éléments
principaux pour identifier un peuple, il n'en découle pas
nécessairement que tous ceux qui parlent la même langue
représentent une seule entité. La
" polyglottie " et la " glottophagie " sont des
phénomènes importants à étudier pour une telle
identification.
Savoir combien de langues autochtones sont parlées n'aboutit pas en
soi à la connaissance du nombre des peuples autochtones.
Une estimation de 8 à 10 millions d'autochtones paraîtrait
très raisonnable selon Bonfil Batalla: ce qui correspond à
10 ou 12,5% de la population totale du pays en cette fin de siècle.
Il s'agit de ceux qui retiennent l'appartenance à une société
locale qui s'autodétermine comme différente des autres. Les
individus et les groupes sociaux qui ont perdu ce sentiment d'appartenance
ethnique sont par conséquent en dehors du calcul, selon ce raisonnement.
Dans le cas spécifique des peuples autochtones du Mexique, il y
a un fait historique qui ne peut pas être négligé: pendant
500 ans ils ont été dominés. La domination coloniale
a eu des effets profonds dans tous les aspects de la vie des communautés
autochtones. Elle s'est efforcée de détruire les niveaux
d'organisation sociale les plus étendus qui étaient formés
par une population importante et qui occupaient un vaste territoire. Elle
a essayé de réduire la vie autochtone exclusivement au cadre
de la communauté locale. Cette atomisation des peuples a eu comme
résultat le renforcement de l'identité locale au détriment
de l'identité sociale existante avant la conquête.
L'intense migration a profondément modifié la composition sociale,
idéologique et politique d'un grand nombre de communautés
autochtones, notamment dans les différentes régions de la
forêt Lacandona. Il y a des points focaux du processus migratoire.
Les phénomènes de transformation et de
" réinvention " de certains traits culturels sont très
importants.
La concurrence de différents groupes ethniques dans la même
région a contribué, par exemple, à une conformation
particulière de la région des Cañadas au Chiapas.
On peut être face à des processus de cohésion
plurilinguistiques et pluriethniques, ou face à des affrontements
qui peuvent être perçus comme luttes interethniques. Quand il
y a cohésion, des Choles cohabitent avec des Tzeltales
ou des Tojolabales avec des Tzotziles, ainsi on aboutit à
des communautés plurielles. La langue à plus grande importance
démographique et utilisation économique sera celle qui sera
adoptée.
Les liens familiaux s'ouvrent également: un tzotzil peut se
marrier à une chol et avoir une fonction " publique "
dans la communauté où la langue parlée est le
tzeltal. L'individu parlera ainsi les trois langues (le
tzotzil, le chol et le tzeltal) et très certainement
aussi l'espagnol.
Cette recomposition est abordée par Rosalba Hernández Castillo
dans les termes suivants:
" La forêt vierge s'est transformée en un
lieu de rencontre d'autochtones de différents peuples et endroits
de la République. Au contacte culturel qui se manifeste par les
échanges linguistiques et le renforcement de langues en voie de
disparition [
] s'ajoute l'échange d'expériences
organisatrices. La communauté cesse d'être le principal point
de référence et de nouveaux espaces se créent [
]
Les nouveaux sujets sociaux, plus que rejeter la tradition ils la
réinventent. Il n'existe pas une seule forme de s'imaginer
tzotzil, tzeltal ou tojolabal; différentes
autodéfinitions, quelques fois superposées, coexistent dans
la communauté autochtone [
] Les rapports avec l'État,
la position économique et en général les différentes
expériences historiques, ont déterminé les formes sous
lesquelles la population autochtone a crée son identité ethnique
[
] "
Les réflexions antérieures mettent en évidence les
difficultés que pose la réalisation d'un recensement de la
population autochtone et la fiabilité des données disponibles
car, l'utilisation du critère d'appartenance s'impose.
Les identités actuelles doivent être abordées comme le
résultat du processus de colonisation et non pas comme l'expression
d'une diversité de communautés locales qui forment chacune
un peuple différent; cependant, il est possible d'identifier les
différentes conditions dans lesquelles se trouvent les peuples autochtones
du Mexique.
Les mayas de la péninsule du Yucatán occupent
un territoire continu et parlent la même langue; ils partagent la
même racine culturelle et constituent un même peuple.
Les zapotecos de leur côté occupent différents
territoires et parlent des variantes dialectales inintelligibles entre elles,
présentant en plus des différences culturelles accentuées.
Il s'agit, néanmoins, du même peuple historique dont la
diversité interne a été accentuée par la domination
coloniale.
Il faut bien tenir compte du fait que la plupart des peuples autochtones
sont bien loin d'avoir l'importance démographique des mayas,
des nahuas, des zapotecos ou des mixtecos.
Une vingtaine de peuples comptent moins de 5000 habitants et les trois quarts
d'entre eux n'arrivent même pas à 1000 sujets. Il y a
également des peuples qui risquent de disparaître.
Il est évident que cette diversité de situations est
reflétée dans les caractéristiques culturelles que chaque
peuple a pu maintenir et réélaborer. La distribution territoriale
de la population autochtone montre une plus grande concentration dans les
endroits qui avaient atteint un développement important avant la
conquête, bien que divers facteurs aient altéré la
distribution originale. Les guerres, les maladies et l'imposition de dures
conditions de travail ont eu comme résultat, dans certains cas, la
disparition de peuples entiers au XVIème siècle;
d'autre part, l'appropriation de leurs terres par les colons les a amenés
à des régions de refuge dans des milieux difficiles à
leur survivance.
Avec toutes les réserves du cas, en ce qui concerne le critère
retenu, on a du utiliser les statistiques officielles pour situer la population
autochtone par rapport à la population du Mexique.
L'administration qui s'occupe des recensements au Mexique, INEGI (Institut
Nationale de Statistique, Géographie et Informatique) ne parle pas
d'autochtones ou de peuples autochtones, mais de mexicains de 5 ans et plus
parlant une langue autochtone. Il ne s'agit donc pas de peuples, mais de
groupes linguistiques.
Selon le dernier recensement (1995), la population totale du Mexique de
5 ans et plus était de 80 millions 219 mille 337 habitants, et
la population d'autochtones était de 5 millions 483 mille 555, ce
qui représente à peine les 6,84%.
Il est intéressant de signaler que de 1990 à 1995 la population
de " parlants de langues autochtones " a eu une croissance des
3,8%, tandis que la population totale du Mexique en a eu une de près
des 14%
Actuellement, la population autochtone est distribuée de manière
assez hétérogène sur le territoire national. Les
communautés autochtones sont localisées dans des milieux
écologiques très divers, de la forêt tropicale aux plateaux
semidésertiques du Nord à plus de 2000 mètres d'altitude
sur le niveau de la mer. Il n'y a plus la continuité territoriale
des peuples d'antan; néanmoins, le Centre, le Sud et le Sud-est du
pays abritent les groupes majoritaires. Leur plus grande concentration se
présente dans les régions de leur établissement historique
qui correspond actuellement aux États de Oaxaca, Chiapas, Veracruz,
Yucatán et Puebla. Chaque État compte plus de 500 mille
" parlants de langues autochtones ". Ils regroupent plus des 60%
de la population totale d'autochtones au Mexique. Dans le reste des
32 États qui composent la fédération, le pourcentage
qu'ils représentent par rapport au reste de la population est
inférieur aux 6%. Les États où le pourcentage d'autochtones
est le plus élevé comparé avec la population totale
de l'État, sont ceux de Yucatán, Oaxaca, Chiapas et Quintana
Roo.
Les éléments qui semblent intéressants d'être
relevés sont l'hétérogénéité de
la localisation territoriale des peuples autochtones et le pourcentage qu'ils
représentent par rapport à la population totale. Il est
évident que la problématique autochtone peut difficilement
être abordée de la même manière à Yucatán,
où près des 40% de la population est autochtone, qu'à
Coahuila où le pourcentage correspond à 0,1%.
D'autre part, la population autochtone, selon ces données, correspond
aux 6,84% et il semblerait, en plus, que cette proportion va baisser si on
observe le comportement des taux de croissance. Ceci s'ajoute à la
complexité du traitement institutionnel de la diversité culturelle
et juridique.
1) La rébellion autochtone depuis la conquête
La capacité de rébellion, de résistance et d'organisation
des peuples autochtones a été plus qu'évidente tout
au long des siècles de domination coloniale et ensuite dans la
période républicaine.
La dynamique de la rébellion rurale au Mexique, a été
souvent présente dès les premières années de
la conquête.
Un des changements qui a le plus affecté les peuples autochtones
fut la transformation des royaumes autochtones indépendants en
communautés paysannes autochtones. La conquête a brisé
la structure politique qui unifiait les peuples dans un territoire assez
étendu. L'articulation des échanges économiques, des
solidarités militaires, religieuses et culturelles, a été
cassée. La perte des centres politiques coupa les relations entre
les peuples et, de cette façon, les relations entre les peuples
appartenant à une même ethnie ont été
diluées.
La plupart des anciennes suzerainetés ont été
séparées des unités politiques et réduites en
" républiques d'indiens ". Ces républiques s'organisaient
selon le modèle de la municipalité espagnole, ayant des droits
communautaires fonciers, un gouvernement propre et l'obligation de payer
un tribut.
Les rébellions paysannes-autochtones du XVIIème
et XVIIIème siècles, se caractérisent par
l'explosivité et la courte durée du mouvement. L'objectif des
rébellions n'était pas la transformation de l'ordre existant,
mais la défense des droits acquis. Les communautés
réagissaient face à ce qu'elles considéraient comme
une menace à leur style de vie.
Vers la fin des années 1820 et début des années 1830,
de nombreux états de la République mexicaine ont inclut dans
leurs Constitutions des lois qui mettaient fin à la propriété
foncière communautaire. La richesse des terres communautaires autochtones
fut une des premières choses que les élites criollas
et métisses se disputèrent.
Comme réaction à l'assaut généralisé sur
les terres, les autochtones ont pris les armes.
Dans les territoires fertiles des peuples yaquis et mayos,
au nord du pays, la guerre devint endémique.
L'intensité des luttes et le nombre de personnes qui y participaient
dépassaient, de loin, les rébellions qui se sont produites
durant la colonie. Plusieurs peuples y participaient et souvent elles se
transformaient en révoltes régionales et multiethniques.
En Nouvelle Espagne l'aspect foncier était négligeable, mais
dans la première moitié du XIXème siècle,
ce fut le problème de la terre le moteur qui déchaînait
les offensives autochtones.
La mobilisation pour la défense et la conservation de la terre
communautaire était une action orientée à la conservation
de l'identité ethnique.
Entre 1847 et 1902 les mayas de Yucatán se sont levés
en armes comme beaucoup d'autres peuples, mais ils se sont distingués
par leur homogénéité ethnique. Les rébellions
étaient principalement dirigées par des chefs mayas
et le contenu des revendications était particulier aux peuples de
la région (disparition des obventions religieuses, liberté
pour cultiver la terre à la manière itinérante
maya, ...). La tradition autochtone animait les protestations.
Les rébellions autochtones, ont été identifiées
comme de guerres de castes, c'est-à-dire comme de conflits entre
autochtones, métis et ladinos. Celle-ci fut l'interprétation
privilégiée, l'affaire était réduite à
de conflits de nature raciale sans s'occuper des causes: la discrimination
sociale des autochtones et leur exploitation économique.
La fréquence et l'extension de ce type de résistance rurale
dans la constitution des relations entre la société agraire
mexicaine et le pouvoir, qu'il soit local ou national, sont assez
particulières au Mexique. Le sujet de la rébellion est la
communauté autochtone avec ses croyances, ses valeurs et ses réseaux
de relations internes.
Dans tous les cas, l'action gouvernementale transforme et met en péril
la vie et les équilibres de la communauté autochtone. Les
rébellions sous leurs diverses formes, montrent une base commune:
La résistance d'accepter le fait que la terre soit transformée
en marchandise. La terre pour les communautés autochtones n'est
évidement pas réduite à l'aspect productivité
et compétitivité; c'est la terre qui les lie à la vie,
qui unit le monde visible à l'invisible; c'est la terre des ancêtres
et elle porte la racine culturelle de la communauté. Les rébellions
des peuples se présentent comme des gestes collectifs qui manifestent,
au fond, la volonté de continuer dans leur être.
Tout au long des années vingt et de la première moitié
des années trente, de multiples formes de mobilisation foncière
armée, ont été présentes. Ces actions, selon
A. Gilly, ne cherchaient pas à changer le régime, mais à
négocier entre la nouvelle élite au pouvoir et les gouvernés.
Jan de Vos, cité par Gilly, nous dit qu'on peut observer fondamentalement
trois stratégies appliquées par les peuples autochtones, durant
les siècles de domination: La résistance ouverte, la
résistance voilée et la résistance
négociée.
La résistance ouverte, comprend surtout les mouvements armés
contre de moments d'oppression particulièrement aiguë.
La deuxième forme de résistance, la résistance voilée,
se nourrit de pratiques quotidiennes d'une certaine manière permises
par les autorités civiles et ecclésiastiques pour être
considérées comme inoffensives. Jan de Vos inclut aussi dans
ce groupe, celles qui ont pu passer inaperçues; elles pouvaient être
réalisées en cachette, dans l'intimité du foyer, ou
dans la montagne.
La troisième catégorie, correspond à celle où
les autochtones font des concessions dans le but de sauvegarder ou acquérir
des privilèges, mais prenant le risque de perdre partiellement ou
complètement leur autonomie.
Il ne faut pas aborder les formes de résistance comme une simple
opposition frontale; il s'agit plutôt de manières de concevoir
et de conditionner l'évolution de la société, par le
bas, et de négocier les termes sans être exclus.
Les grands éleveurs des zones en conflit, ont fait appel pendant les
dix dernières années à l'armée mexicaine, pour
étouffer la résistance agraire des autochtones
Le Mexique a vécu un état de guerre pratiquement ininterrompu
depuis le 23 septembre 1965, quand un groupe de jeunes guerrilleros
a voulu prendre d'assaut un quartier militaire dans un petit village de la
chaîne montagneuse de Chihuahua. C. Montemayor considère que
cette date est digne d'être retenue par la succession de luttes
armées que le pays a vécu durant presque trente ans. Il faut
cependant signaler que, pendant la décennie des années cinquante,
l'État de Morelos a été le scénario d'un autre
mouvement guerrillero important, dirigé par Rubén Jaramillo.
Ce fut également un mouvement paysan autochtone aux principes
Zapatistes.
Pendant le gouvernement du Président Adolfo López Mateos
(1958-1964), le mouvement a été contrôlé; le dirigeant
Rubén Jaramillo a été reçu par le Président
pour une cérémonie officielle de réconciliation. Peu
après, il a été assassiné par un groupe de soldats.
L'assassinat de Rubén Jaramillo reste dans la mémoire des
dirigeants de mouvements autochtones.
À partir de 1965, il y eu un grand nombre de mouvements armés;
La guerrilla de Lucio Cabañas est un antécédent
à retenir. Plusieurs centaines de paysans autochtones ont été
mobilisés à partir de 1967 dans la chaîne de montagnes
sud de l'État de Guerrero. Le gouvernement a suivi une campagne militaire
basée sur l'autoritarisme absolu de l'armée et un contrôle
rigoureux des médias. Les actions militaires se sont
développées sans aucun témoin qui ait pu diffuser les
événements. Même avec ces circonstances avantageuses,
les forces armées ont pris sept ans pour étouffer la
guerrilla et six ans de plus de poursuite policière, pour
démanteler les bases paysannes.
La période la plus intense d'offensives autochtones fut entre les
années 1971 et 1977, mais l'activisme n'a pas disparu dans les
années 80, surtout au Chiapas, où la mobilisation a fortifié
les bases de ce qui serait ultérieurement le Mouvement Zapatiste de
Libération Nationale.
Il faut tenir compte du fait que la présence de ce type de mouvements
a exigé un déploiement des forces militaires et des corporations
policières qui a manifesté, d'un côté, la
capacité de lutte des groupes activistes et, de l'autre, la volonté
de " silence officiel " gardé par le gouvernement pendant
des années.
Dans les deux dernières décennies surtout, les peuples autochtones
de façon décidée ont fait entendre leur voix. Il est
difficile d'établir une date précise, mais ils ont fait entendre
leur voix dans des réunions et des congrès de plusieurs peuples,
où ils ont discuté librement les problèmes dont ils
souffraient.
Un événement d'importance a été le premier Congrès Indigène de Chiapas qui a eu lieu en octobre 1974. Le gouvernement étatique a premièrement appuyé le congrès, mais plus tard, avec la radicalisation des demandes, il ne l'a plus reconnu. Les délégués au congrès ont dénoncé le dépouillement foncier des grands propriétaires et éleveurs, le contrôle du crédit, et des prix de transport par les intermédiaires locaux. Ils ont exigé l'éducation dans leur propre langue et le respect à la culture autochtone; ils ont critiqué